25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 21:09

 

 

    Le jeune chat gris se glissa sous ses draps avec cette appréhension quotidienne. Minuit était passée depuis longtemps déjà, car il avait trouvé tous les prétextes du monde pour rester debout. Il ne s'était résolu à aller se coucher qu'après le départ de Viktor, qui était resté un peu plus tard au salon pour finir un livre. Iakov était le seul encore debout, mais il n'aimait pas que l'on vienne le déranger dans son laboratoire, et Féliko avait trop peur de toutes ces fioles étranges qui trônaient sur son plan de travail... Une fois de plus, le félin était seul avec ses angoisses.

    L'estomac noué, il passa sa main sous son oreiller et en sortit une petite fiole. La faisant rouler entre ses doigts, il observa le bout de plume et les cheveux de différentes teintes qui étaient emprisonnés à l'intérieur. C'était stupide, il le savait, et il espérait que personne ne découvrirait cette étrange fantaisie. Ce n'était qu'un placebo, mais avec lui, ses amis étaient d'une certaine manière toujours présents lors de ses épreuves nocturnes.

    Après une profonde inspiration, il avança une main tremblante vers sa lampe de chevet et l'éteignit. L'obscurité envahit instantanément toute la pièce. Seule résidait une faible lueur bleutée au creux de sa main. Féliko sourit, rassuré. Si Iakov savait que la dernière chose que faisait le chat gris, chaque soir, c'était de regarder ses cheveux... Il gloussa bêtement: le scientifique pourrait vraiment mal interpréter la chose.

 

Pitoyable...

 

    Le félin se figea. Un frisson parcourut son échine. Son regard avait quitté la fiole phosphorescente pour se planter dans le néant absolu qui l'entourait. Son souffle se faisait plus discret. Ses oreilles étaient aux aguets. Chaque poil de son pelage se dressait au fur et à mesure que l'angoisse grandissait. L'avait-il réellement entendu ? Il n'osa même pas bouger pour rallumer la lumière. Oui, Il était forcément là, tout près.

 

Tu n'imagines quand même pas que ce grigri va te protéger ?

 

    Cette voix d'outre-tombe, caverneuse et ne provenant d'aucune source en particulier, il ne l'avait que trop souvent entendue. Si le son avait une odeur, celle-ci serait nauséabonde et âcre. Si le son avait une texture, celle-ci serait tranchante et glacée. Si le son avait une saveur, celle-ci serait à la fois amère et écœurante de miel. Mais le son avait avant tout une couleur: l'absence de lumière.

 

Alors ? Tu ne me dis pas bonsoir ?

 

    Féliko sursauta, étouffant un cri d'effroi: une caresse partant de sa gorge venait de soulever, tout doucement, son menton. Il tremblait comme une feuille, luttant pour ne pas céder à la panique. Non, il ne Lui donnerait pas cette satisfaction.

 

Toujours pas décidé à me présenter à tes amis, hein ? Quelle impolitesse... Il suffirait pourtant de si peu pour que je me désintéresse enfin de toi... même si tu es très amusant, je te l'avoue.

 

    Amusant ? Au bout de toutes ces années, il était toujours aussi « amusant » ?

 

De plus en plus même. Car je sais que bientôt, tu finiras par me céder...

 

    Accompagnant cette phrase, la pression sous son menton se déplaça sur toute sa mâchoire inférieure, l'emprisonnant douloureusement...

    Et Féliko céda. Mais pas comme Il l'entendait. Se dégageant de Son emprise, le chat gris chercha à tâtons l'interrupteur de sa lampe de chevet et tenta en vain et à plusieurs reprises de l'allumer. Le clic désespéré qui en résultait, tristement comique, Le fit rire à gorge déployée. Le malheureux se précipita alors à la porte de sa chambre et tenta de l'ouvrir pour s'enfuir. En vain là encore. Il tambourina, terrifié, s'acharnant sur la poignée. La fiole phosphorescente était tombée et roulait sous le lit.

 

Oui ! C'est ça ! Appelle tes amis, je meurs d'envie de les connaître...

 

    Des bruits de pas précipités commençaient à se faire entendre dans le couloir. L'air autour de lui semblait devenir plus dense au fur et à mesure que la terreur le gagnait. Le félin savait qu'Il jubilait dans l'ombre. Et il savait ce qui risquait d'arriver s'il ne regagnait pas rapidement le contrôle de ses émotions.

 

Présente moi à eux, et tout sera terminé !

 

*****

 

    Viktor, fatigué, ne trouvait pourtant pas le sommeil. La fin de son livre avait été décevante, et il ne pouvait pas comprendre comment l'auteur avait fait pour gâcher autant de belles pistes prometteuses par un happy-end des plus navrants. Trop frustré pour s'endormir, il s'était levé pour se rendre dans la bibliothèque et choisir un livre qui l'aiderait à oublier cette mésaventure littéraire. Mais alors qu'il avait dépassé la chambre du chat gris, il entendit ce dernier s'acharner avec vigueur sur la poignée de sa porte. Inquiet, il n'avait pas encore stoppé sa marche qu'un cri de terreur lui glaça le sang. Le chat ! Vite !

 

*****

 

    Lorsque la porte s'ouvrit, le bulgare trouva le félin étendu au pied de son lit, inconscient. Posant un genou à terre, il le redressa, soucieux, et tapota doucement sa joue pour le réveiller. Féliko ne sembla pas réagir. Viktor jeta un coup d'œil à la chambre: les fenêtres et les volets étaient clos, aucune trace de lutte, personne n'avait pu entrer. Il prit le félin gris dans ses bras et le souleva pour l'allonger sous un drap, puis vérifia le placard et sous le lit: aucune trace de croquemitaine ou autre monstre du même acabit, pas même un petit mouton de poussière. Il n'y avait qu'une petite fiole, que l'homme attrapa et examina avec curiosité, avant d'entendre Féliko se réveiller:

 

_V...Viktor ?

_Féliko ! Qu'est-ce qu'il t'est arrrivé ?

 

    Le bulgare s'était redressé, fermant son poing sur sa trouvaille et scrutant avec inquiétude le regard trouble de son ami. Le chat le fixa, silencieux, semblant hésiter un instant, puis cligna des yeux comme pour revenir à la réalité:

 

_Rien, un cauchemar.

_On ne s'évanouit pas avec un cauchemarrr.

_Moi si, fit-il avec un petit sourire misérable. Tu sais bien, j'ai peur pour un rien.

 

    Ne souhaitant pas contrarier Féliko, Viktor haussa les épaules et tourna les talons. Son regard s'arrêta alors sur la porte, couverte de griffures, comme celles que l'on retrouve dans les cercueils de ces gens qui ont eu le malheur d'être enterrés vivants... Il ouvrit sa main pour contempler à nouveau cette fiole, puis se retourna vers le chat gris pour la lui rendre:

 

_Le lit de Iakov est librrre et je ne pense pas qu'il vienne dorrrmirrr cette nuit. Si mes rrronflements ne te dérrrangent pas, tu peux venirrr.

 

    Un timide sourire de gratitude illumina le visage de Féliko, qui reprit la fiole sans rien dire, et suivit Viktor jusqu'à sa chambre.

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Published by Helly - dans Féliko
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